II. Les éléments de la reprise

Reprise du mythe, "Don Juan aux enfers" est aussi une reprise de l'intrigue, là où MOLIERE l'avait laissée : BAUDELAIRE ouvre son poème par une subordonnée de temps : "Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine". Le poète inscrit ainsi son texte dans la suite chronologique du "Festin de pierre" dont la dernière didascalie signalait : "Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan ; la terre s'ouvre et l'abîme ; et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé." (Dom Juan ou le festin de pierre, acte V, scène VI). Le poème est un au-delà de la pièce, dans tous les sens du terme.

Aussi retrouvons-nous des personnages-clés de l'oeuvre : le "sombre mendiant" du vers 3 fait bien sûr référence au "pauvre" de l'acte III. Il est mis en valeur par la  diérèse nécessaire à l'alexandrin : "Un sombre men-di-ant". Le choix du terme "mendiant" dénote pourtant une appréciation plus péjorative que le "pauvre" évoqué par Molière (une différence marquante envisagée en 3ème partie de cette analyse).

Les femmes  de la strophe 2 sont, par leur impudeur, le reflet du désir qui anime le séducteur impénitent, le tableau de chasse de celui qui fit de  nombreuses victimes. Cette sensualité précède d'ailleurs, dans la syntaxe, leur évocation : "Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes, / Des femmes se tordaient ..." Mais ces "victimes offertes" se retournent contre leur "bourreau" chez Baudelaire (voir III également)

Sganarelle semble fidèle à son statut de valet espiègle : il est là "en riant" et lui réclame "ses gages", écho direct à ses dernières paroles chez MOLIERE. Ce rire s'oppose pourtant à une certaine douleur exprimée par le serviteur  dans la pièce. Don Luis, pointe un doigt vengeur bien que "tremblant" (vers 10) sur Don Juan , comme ce père adressait ses reproches à son fils.

La "chaste et maigre Elvire" porte autant sa douleur que chez MOLIERE dans une strophe 4 au registre pathétique : "frissonnant sous son deuil", "maigre" (a-t-elle perdu, par desespoir, tout appétit ? à moins que ce ne soit là le regard de Don Juan qui ne lui reconnait aucune "rondeur" sensuelle). Ce quatrain nous rappelle aussi la stratégie "perfide" du séducteur par la mise en relation, grâce à la rime, des mots "amant" (v14) / "serment" (v16)

Enfin, le cinquième quatrain est, comme dans l'acte V, mené par la statue du commandeur "un grand homme de pierre" qui conduit le bâteau vers les enfers "se tenait à la barre et coupait le flot noir" (v 17-18). Cette allégorie du châtiment est fidèle à la main tendue à Don Juan vers "la mort funeste" par la statue dans l'acte V scène VI.

L'héritage est donc assumé, la poursuite des "aventures" du séducteur est revendiquée. Ce qui n'empêche pas au poète d'affirmer sa singularité.